Téléchargement = danger ? Change de disque et arrête ton cinéma !


Lundi soir, je me suis farci pas une mais deux chroniques sur le téléchargement et le futur projet de loi Création et Internet dans Libé. Ces derniers jours, la propagande démago de l’industrie du divertissement bat son plein grâce au soutien des médias, pour la plupart acteurs majeurs du paysage cinématographique et musical hexagonal.

Les interventions tantôt victimaires, tantôt inquisitrices de Christine Albanel, Luc Besson, Frédéric Lefèbvre, Denis Olivennes ou Pascal Nègre sur le téléchargement me sont totalement insupportables parce que profondément hypocrites et totalement à côté de la plaque.
Et qu’on arrête de parler de « débat sur le téléchargement » parce qu’il n’y en a jamais eu. Depuis le début, les discussions se sont médiatiquement cristallisées sur les DRM ou la riposte graduée. Politiquement, ceux qui s’opposent au projet de loi Création et Internet sont pour la plupart dans une posture libertaire irréfléchie ou dans une opposition de principe à la majorité.

Résultat, le téléchargement en tant que comportement et acte de consommation de masse n‘est que trop rarement sous les sunlights (celui qui rajoute des tropiques peut aller se petit-suicider).

Web 2.0, le paradis du gratuit


Comme l’expliquait, le rédac’ chef de Wired, Chris Anderson, il y a un an dans un papier qui avait fait du barouf, la gratuité est désormais le modèle économique dominant sur le web. J’entends bien que ça soit difficile à intégrer pour des gars dont le boulot est de transformer une œuvre en produit pour la monétiser un max, but that‘s the way it is. La question n’est pas de savoir si l’industrie de la culture ira vers le tout gratuit, mais quand.

N’importe quelle offre de téléchargement légal, aussi attractive soit-elle, restera toujours plus chère qu’une offre 100% gratuite. Mais certains ont quand même essayé, parfois avec succès (l’iTunes Store), souvent avec cette volonté de traire la vache à lait jusqu’à ce qu’elle soit plus à sec qu‘une pompe à essence martiniquaise.
Ainsi, il vous en coûtera 0,99 euros pour télécharger le single de Rihanna « Disturbia » et 2,99 euros pour le dernier épisode de « Dr House ». Rapporté au prix d’un album entier ou du coffret de la dernière saison de votre série préférée, on reste sur des prix identiques à ceux pratiqués dans le commerce, lesquels ont poussé les consommateurs vers l’illégalité. L’offre de téléchargement légal reste donc hautement insatisfaisante même si elle permet de consommer la musique plus librement puisqu’on peut désormais acheter les chansons à l’unité. En ce qui concerne les films et les séries, elle n’a même aucun intérêt si ce n’est celui de proposer le dernier épisode de « Lost » dans les 48 heures suivant sa diffusion américaine.

Seules deux solutions économiquement compétitives et attrayantes ont été apportées au problème du téléchargement illégal : les cartes ciné illimité pour le cinéma et les sites types Deezer pour la zic. Vous noterez qu’aucune des deux n’est le fruit d’un brainstorming de groupe des studios ou des majors. Comme par hasard.

Musique et cinéma, une alliance qui n’a pas lieu d’être


Voir les maisons de disques et les studios faire cause commune face à l’ennemi a quelque chose de pathétique tant les enjeux du téléchargement illégal et les réponses à y apporter diffèrent d’un business à l’autre.

Produire un album en tant que tel coûte quelques milliers d’euros. Pas plus. Si les budgets consacrés à un album sont parfois dignes du salaire annuel de Nicolas Sarkozy, ce n’est qu’à cause du marketing agressif développé par les trois majors qui détiennent 80% du marché du disque en France. Mais désormais les offres permettant de contourner le marketing traditionnel abondent et favorisent l’émergence d’artistes qui peuvent se débrouiller sans l’industrie et qui à la limite n’ont pas besoin de rentrer dans le circuit commercial traditionnel pour gagner des sous.

En ce qui concerne le ciné, la problématique est différente. Le business du cinéma étant intrinsèquement capitalistique, il a besoin de beaucoup d’argent et de gros bénéfices pour fonctionner. Rien qu’un film comme « Entre les murs« , coûte 3 millions d’euros. De quoi produire une petite armée de Grégoire ou de Christophe Maé (flippant pas vrai ?). Or, le téléchargement illégal et le streaming détournent une partie de la valeur d’un film, qu’elle soit monétisée ou pas, au profit des internautes mais aussi des fournisseurs d’accès internet ou encore des régies publicitaires. Bizarrement, ces derniers sont absents du dispositif de sanctions envisagées par le gouvernement. C’est là le vrai problème de l’industrie du cinéma, qui pour autant ne s’en tire pas aussi mal qu’elle le prétend.

Le téléchargement illégal, un frein au succès ?


Economiquement, ce sont les films qui pâtissent d’un bouche à oreille défavorable ou d’une mauvaise critique qui souffrent vraiment du téléchargement. Prenons l’exemple de « Max Payne« . Le film patrouille dans les premières places du top 10 des bobines les plus téléchargées de 2008. Pourtant, il n’a pas rencontré le succès escompté au box-office américain, loin de là. Parce qu’il a été téléchargé ? Non, parce qu’il a souffert d’une critique désastreuse qui a fait que beaucoup de gens tentés de le voir en salles on finalement préféré le télécharger.

Dans sa pathétique sortie dans Le Monde, qui a eu le mérite de nous apprendre que s‘il écrit les scénarii de ses films sur des post-it s‘est uniquement par fainéantise, Luc Besson semblait prétendre que le téléchargement illégal était un obstacle au succès d’un film en salles. Justement, prenons pour exemple une production Europa. « Taken » a débarqué dans les salles françaises le 27 février 2008. Comme souvent, ce film d’action français, tourné en anglais avec un casting international s’est aussitôt retrouvé sur les sites de peer to peer. Près d’un an plus tard, le 30 janvier 2009, « Taken » a traversé l’Atlantique pour accoster triomphalement dans les salles yankees malgré un téléchargement massif favorisé par la sortie du film en DVD en novembre 2008. « Taken » a à ce jour dépassé les 110 millions de billets verts de recettes chez l’oncle Barack pour un budget de 30 millions de dollars. Un record pour une production française. Pas de quoi se plaindre donc.

Plus généralement, il faut quand même noter que la fréquentation des salles de cinéma est en hausse. +6% en 2008. Pas mal pour une industrie en crise.

Les petits film comme « Séraphine » ou « La graine et le mulet« , pour qui un succès en salles, aussi minime soit-il, est vital, ne souffrent pas du téléchargement. Le public qui s’intéresse à ces films, souvent issus d’un milieu socio-culturel favorisé, sont parfaitement conscients qu’il est indispensable de les voir en salle pour leur permettre de faire des petits.
L’assertion selon laquelle ce sont les « indépendants » qui souffrent le plus du téléchargement n’a donc pas lieu d’être. Le top 10 des films les plus téléchargés sur les plates-formes de peer to peer ressemble d’ailleurs étrangement à celui du box-office. « Transformers« , « Iron Man« , « The Dark Knight » ou encore « Bienvenue chez les Ch’tis » s’y disputent les premières places. Pas vraiment des films qui ont eu à se plaindre du téléchargement. En extrapolant un peu, on peut imaginer que ces films ont été largement téléchargés par des gens qui souhaitaient le revoir après l’avoir déjà vu en salles. Un comportement fréquent que les intervenants sur le téléchargement illégal n’ont jamais pris en compte. Ceux-là ne seraient de toute façon pas retournés voir le film en question en salles.

Quand les studios donnent le bâton pour se faire battre…


Les jacasseries sur le téléchargement ont également écarté un autre élément essentiel à la compréhension du problème : la culture de l’immédiateté qui prévaut dans nos sociétés modernes. Le succès du web repose en partie sur l’accès quasi-instantané à tout ce qu’on veut ou presque. Or, pour voir un film en salles, il faut attendre. Attendre, un mois après sa sortie américaine, attendre six mois après sa sortie dans les salles obscures pour le voir en DVD ou VOD, attendre, encore et toujours.« The Dark Knight », devenu récemment le quatrième film de l’histoire du cinéma à dépasser le milliard de dollars de recettes au box-office mondial, n’a pas connu un succès hexagonal à la mesure de son triomphe américain. En dehors de toute considération culturelle, il faut noter que le film de Christopher Nolan est sorti le 18 juillet aux Etats-Unis et le 13 août en France. Une aberration compte tenu de l’attente autour du film et de son inévitable mise à disposition sur le web sitôt dans les salles. Ou quand les studios donnent le bâton pour se faire battre.

En ce qui concerne l’exploitation DVD et VOD, le délai légal minimum est actuellement de six mois. Fière comme une Prim’Holstein au concours de la meilleur vache laitière du salon de l’Agriculture, Christine Albanel a expliqué ces derniers jours que ce délai pourrait passer à quatre mois. Ca reste trop long. Pourquoi attendre si longtemps quand la durée de vie d’un film en salles excède rarement deux mois ? Ne serait-il pas plus intelligent de décider au cas par cas (comme aux USA) ou alors d’instaurer une règle plus flexible qui s’adapterait au succès du film ? On pourrait ainsi imaginer qu’un film pourra être proposé à la vente dès qu’il aura passé un seuil de salles minimum dans lesquelles il sera à l’affiche.

Ce n’est pas là la seule réponse possible au téléchargement illégal.
On pourrait aussi réparer une anomalie absolument ubuesque qui fait que lorsqu’on achète une biographie sur Gainsbourg on s’offre un produit culturel, mais pas quand on se paye l’un de ses albums. La TVA sur les DVD et les CD est ainsi à 19,6% comme pour un pot de vaseline ou un sèche-cheveux tandis que celle d’un bouquin est à 5,5%. Absurde, d’autant plus qu’un DVD coûte déjà moins cher en Belgique qu’en France.

Avec tout ce temps passé à se tailler des pipes, à se lamenter et à pointer un doigt accusateur sur l’ado boutonneux qui télécharge en masse du fond de sa chambre mal rangée, les acteurs de l’industrie du divertissement ont oublié un autre détail essentiel pour contrer le téléchargement : proposer du cinéma du qualité.
N’ayez crainte, je ne vais pas à mon tour me rouler dans les caniveaux de la démagogie et de la mauvaise foi. Je m’explique. Depuis quelques années, l’offre cinématographique a littéralement explosé avec une douzaine de nouveaux films sur les écrans chaque semaine. L’ennui, c’est que qualitativement ça ne suit pas. Remake, navets, reboots, adaptations et films sans ambitions pullulent comme les morpions dans la cocotte à Lil’ Kim.

De plus, certains films sont difficiles d’accès hors de Paris, y compris dans des grandes villes comme Lille qui ne semblent pas connaître les comédies américaines, et notamment celles avec Will Ferrell.
Dernier exemple en date, « Les grands frères » avec Paul Rudd et Sean William Scott. 45 minutes de métro pour aller voir cette comédie géniale. A peu près le temps qu’il m’aurait fallu pour la télécharger. Et j’habite en plein centre-ville de Lille. Mettez-vous à la place de quelqu’un qui habite à Chatuzette-les-Gabouilles. La sortie ciné devient alors l’équivalent du pélerinage à La Mecque, le côté obligation au moins une fois dans sa vie en moins.

Quoiqu’en dise l’opulent Luc Besson, ceux qu’il surnomme « voleurs » ou « dealers » ne téléchargent pas par cupidité ou par volonté de nuire. Beaucoup le font parce qu’ils n’ont géographiquement ou économiquement pas le choix, d’autres par passion du cinéma. Je suis bien placé pour vous dire que certains pirates de masse sont aussi des habitués des salles obscures.

Hadopi ? Tant pis


Avant de vous laisser retourner chevaucher la mule, un petit mot sur la riposte graduée prévue par la loi Création et Internet.
Depuis que le web est web, les pirates, les vrais, ceux qui regrettent de ne pas avoir pu prendre HTML en deuxième langue au bac, ont toujours eu un coup d’avance et le goût du défi. L’arsenal répressif bientôt mis en place devrait sortir nombre d’entre eux de la léthargie provoquée par la navigation en eaux calmes de ces dernières années.
On peut ainsi s’attendre à voir apparaître une nouvelle génération de sites de peer to peer et de streaming, plus sûrs, plus discrets et moins sujets à contrôles. Il y a même fort à parier que d’ici quelques années, le P2P et le streaming seront totalement désuets, remplacés par un nouveau système de téléchargement.
En cela la loi Hadopi est une bonne chose, l’offre de téléchargement illégale ayant très peu évoluée depuis son apparition dans les années 90.

This is the end

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Pour finir, je dirai que le meilleur argument du cinéma pour lutter contre le piratage, c’est en fin de compte le cinéma lui-même. Pas besoin de savoir résoudre des problèmes d’algèbre en latin pour comprendre qu’un film, c’est un spectacle qui se vit en salle. Un iPod, un écran d’ordinateur ou même une télé ne remplaceront jamais une toile, des popcorns et une salle pleine qui vibre à l’unisson. Et c’est un mec qui a vu « The Transformers » sur son ordinateur portable qui vous dit ça…

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1 commentaire

Classé dans Informatique, Internet / Web 2.0

Une réponse à “Téléchargement = danger ? Change de disque et arrête ton cinéma !

  1. mariemartinejackson

    L’allusion aux Transformers est notée, bravo pour cet article-dossier qui nous a appris plein de choses qu’on savait pas.
    Ta première admiratrice

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