L’île déserte permanente


De Haute fidélité je n’ai pour l’instant goûté qu’aux 20 premières pages entre le Virgin Megastore et l’appartement d’inspiration Ceauşescu de Mamie Alzheimer puis entre ce même appart’ et la caserne parentale, et déjà c’est l’un de mes bouquins préférés.
Nick Hornby y décortique avec humour, panache, nostalgie et réalisme, ses cinq ruptures inoubliables, celles qu’il appelle son « île déserte permanente« . Pourtant ce n’est pas quelque chose qui me parle profondément. Si je regarde dans le rétro, en tout et pour tout il y a trois ruptures qui m’ont marqué sur la route de Memphis et encore, j’ai peur que vous tiquiez sur le mot « marquer ».

Il y a eu celle dont je ne veux point causer, triste à s’en vidanger les veines sur du Jacques Brel mais classe, belle et propre,  Elise Camboly et Diane je-ne-sais-plus-trop-quoi.

Techniquement, le jury du Comité Nationale des Ruptures (souvent sollicité par les clients du Café de Flore et messires les «  » »auteurs » » » du cinéma français) n’avaliserait pas la présence d’Elise Camboly dans ce top trois, aussi brinqueballant soit-il. Déjà parce qu’en vérité je vous le dis, nous ne sommes jamais sortis ensemble.  En classe de neige, je suis tombé follement amoureux d’elle. En tout cas aussi follement amoureux qu’on peut l’être à un âge où on hésite encore à taper une fille sans raison quand y’en a une dans vos pattes, où on pense qu’embrasser avec la langue c’est sale et ça file le Sida et où on pouffe bêtement quand on entend le mot pénis. Entre parenthèses je  ne sais pas si vous le savez mais j’exècre les gens qui pouffent. Avec les calvinistes (les partisans d’Yves Calvi), ils font partis des personnes que je condamnerai avec joie à faire l’amour avec Arianne Massenet et Renée « je suis une truie anorexique » Zellweger jusqu’à ce que mort s’en suive.

Mais ça n’est pas le sujet. Un soir de boum, j’ai envoyé mon BFF de l’époque, Antonio-Carlos Pasinelli, dire la bonne parole à Elise Camboly. Quelques minutes plus tard, mon noble émissaire, joueur de harpe émérite, cerf-voliste, enfant de chœur et donc absolument pas qualifié pour cette mission, est revenu avec une dose d’espoir : Elise ne disait pas non, mais elle devait réfléchir parce qu’elle ne me connaissait pas trop. Pour moi ça n’avait aucune espèce d’importance de ne pas la connaître et je la trouvais même un peu exigeante, mais avec le recul je comprends son point de vue de petite fille. Même à 10 ans on n’a pas envie de s’engager avec quelqu’un à qui on a causé 7,33 mn en mettant bout à bout toutes nos conversations. 7,33 mn ça serait la version somalienne de tailler le bout de gras mais en France ce n’est pas valide.
Un quart d’heure américain plus tard, la bêcheuse était dans les bras de Martin Guérin. A l’époque, Martin incarnait pour moi l’équivalent enfant français du quaterback du lycée dans les teen movies de l’Oncle Sam. C’était Steve dans Beverly Hills et moi j’étais même pas Brandon. Ni David. Ni même Marc dans Les filles d’à côté.
En me mettant un joli bâche, Elise restera comme la première fille à avoir foulé au pied mon amour propre, surtout qu’elle avait un an de moins que moi et que son frère était dans ma classe. Le genre d’humiliation dont on pense ne jamais se remettre quand on a 11 ans (si les mômes étaient connus pour leur sens de la mesure, ça se saurait hein)…
Du haut de son mètre trente tout en peau de lait et en miche de serin, Elise Camboly a aussi été la première personne à me faire réaliser qu’à l’heure d’assumer la peine qu’on va faire à quelqu’un, le courage décampe plus vite qu’un touriste yankee devant un taureau à la Feria de Pampelune.

Parce qu’il faut bien comprendre qu’elle m’avait pas dit non. Enfin, elle n’avait pas dit non à Antonio-Carlos. Du coup moi j’y ai cru. J’ai cru que comme tout le monde j’aurais droit à mon bisou et à ma danse. Mais rien du tout. J’ai passé le reste de la soirée à déprimer sur Gilbert Montagné, Michel Sardou et les Chevaliers du Zodiaque en noyant mon chagrin dans du Banga (je sais, je sais, « oh comme c’est attendu !!! » mais c’est vrai. J’avais 11 ans, j’allais quand même pas descendre un pack de Tourtelle non plus).
Ce soir là ma déception amoureuse fut le big deal de ma chambrée. On en a parlé vingt minutes au moins. Puis on a dormi. Le lendemain, mon pauvre petit cœur imberbe a continué à saigner à petites gouttes comme une fille en fin de règles (moi même je n’arrive pas à croire que j’ai écris un truc pareil alors remets toi fils) puis j’ai mis mes après-ski, je suis monté dans le car pour aller dévaler une pente iséroise et voilà. Poisson rouge state of mind. Enfin je dis ça… Peut-être que c’est de la merde ce que je raconte parce que je me souviens avoir eu un pincement au cœur saupoudré de jalousie quand de retour à Paris j’ai vu Martin et Elise dans la cour de récréation en train de jouer au papa et à la maman avec des CP dans le rôle des enfants.
[Probablement que Martin et sa légendaire mauvaise foi vont démentir. Pourtant c’est la vérité].

En 3e il y a eu Diane. Je ne me souviens plus de son nom d’accord, mais elle compte quand même parce que c’est l’autre fille pour qui j’ai pleuré.
Originellement, c’est Martin, qui entre temps était devenu mon BFF, qui la convoitait. As long as i remember, Diane n’était pas spécialement jolie. D’ailleurs, aucune de mes exs sauf deux ne l’étaient alors soit l’amour rend vraiment aveugle soit je suis d’une mauvaise fois abject. En tout cas, Diane avait le rire facile et ne la ramenait pas tout le temps, ce qui lui donnait un petit air mystérieux des plus séduisants. Elle me plaisait, mais selon la règle tacite du premier arrivé premier servi, je n’avais qu’à fermer mon coffre à jouets et laisser Martin se servir vu qu’il s’était déclaré en premier.
Au sortir d’une soirée de l’aumônerie, Martin avait demandé à une copine à nous, Ségo, d’aller faire sa demande à Diane. En revenant de sa mission, elle avait un œil compatissant et l’autre mauvais. L’œil compatissant c’était pour Martin, à qui elle devait transmettre le vent de Diane et le mauvais œil c’était pour ma pomme parce que je plaisais à la jeune demoiselle. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’était inconscient puisque je pense que les rapports humains consistent essentiellement à tester sur autrui son pouvoir de séduction, mais disons que ce n’était pas voulu.
Alors que j’aurais dû me répandre dans la compassion et la mettre en veilleuse, les hélicoptères de la fierté survolaient les terres vierges de mon ego sur un air de Chevauchée des Valkyries. Martin était toujours Steve, mais moi, peut-être que je mutais en Dylan.
« Tu vas pas sortir avec elle hein ? » m’a-t-il demandé. Comme au fond j’ai toujours été un gentil, j’ai quand même pas été jusqu’à répondre non (remember le touriste yankee et le taureau de Pampelune). Je ne sais plus trop ce que je lui ai dit mais le soir même, après qu’on soit chacun parti de son côté, j’ai rattrapé Diane alors qu’elle rentrait chez elle et je lui ai demandé si elle voulait qu’on sorte ensemble. Elle a dit oui et voilà. Pour la première fois de ma vie je n’étais plus célibataire. En revanche j’étais un traître, un égoïste, un salaud et un sans-morale.
Pour autant je ne vous raconte pas comment je roulais des mécaniques après ça. Si comme je le pense l’expression « rouler des mécaniques » a été inventé par Dick Rivers, alors j’étais plus Dick Rivers que Dick lui-même. Tous les soirs en sortant de l’école, je traversais la rue pour aller rejoindre Diane dans le hall de son immeuble. Là, sous l’œil que j’imaginais admiratif de tous mes camarades, je l’enlaçais, l’embrassais et la faisais s’asseoir sur mes genoux. Et c’est tout. Une fois je l’ai accompagnée à une fête chez une copine à elle. Enfin je dis une fête… Y’avait genre cinq ou six nanas assises dans un canapé d’une laideur soviétique et moi, adossé à la fenêtre, avec Diane dans mes bras. Ça a été la soirée la plus gênante de toute ma vie. Je pense même que le peu de goût que j’ai pour les soirées vient de là. Je n’ai pas pipé mot de la sauterie et à chaque fois qu’on m’adressait la parole, je sortais du four à pensées une phrase inodore, incolore et inoffensive que j’aurais pu tout aussi bien déballer en plein milieu d’une conversation entre ma mère et une caissière du Leader Price ou lors d’un entretien d’embauche. Même un taulard à l’isolement n’aurait pas voulu engager la conversation avec moi tellement j’étais fade.
Pour ma défense, il faut dire aussi que la déco façon Derrick fait ses courses à Gifi et l’ambiance tapissage m’avaient prestement conduit à échafauder un plan d’évasion qui ne pouvait qu’annihiler toute tentative de conversation et d’intégration au milieu de cette bande de jeunes sorcières qui s’impatientaient que je déguerpisse pour cancaner à mon sujet. De toute ma vie, je pense que c’est l’épisode qui se rapproche le plus de la guerre du Vietnam dans son côté bourbier.

Comme je ressemblais un peu à un autiste et que ça devait être très gênant pour elle, Diane a fini par m’ouvrir la porte de la liberté. Il faisait encore jour, c’est dire si je ne me suis pas attardé. C’était un samedi. J’ose espérer que je me suis un peu interrogé sur l’avenir de mon couple, ne serait-ce que sur le chemin de la maison. Si ce fut le cas, j’aurais dû m’interroger un peu plus parce que le lundi suivant à 16h50, comme chaque jour depuis une semaine, j’ai traversé la rue pour aller remplir mon devoir conjugal. Pour une raison qui m’échappe, Diane m’a embrassé comme d’habitude. En même temps, ça se comprend parce qu’avant de rompre avec moi, on formait toujours un couple et donc il n’y avait aucune raison logique pour qu’on ne s’embrasse pas. Les nanas qui détournent la bouche ou te disent d’emblée qu’il faut parler alors que tu t’apprêtes à les embrasser ont un sérieux déficit en psychologie des relations humaines. D’un autre côté, je concède aussi que je n’ai pas été très dégourdi. J’aurai pu me douter de quelque chose parce que la veille, elle m’avait téléphoné pour qu’on se voit. Ce qu’elle n’avait pas besoin de faire puisque je passais tout le temps.

Comme Diane ne faisait pas partie des filles à la psychologie déficitaire, elle a amené les choses doucement, tranquillement et c’est là que j’ai réalisé mon premier grand coup de roublardise. Le meilleur coup de bluff qu’on ait jamais vu depuis le pacte germano-soviétique. Avant qu’elle ait eu le temps de me larguer, je l’ai interrompu pour lui dire que ça ne marchait pas entre nous et que ça ne servait à rien de continuer. Je ne saurais dire si l’un d’entre nous a mentionné que c’est parce qu’on ne parlait pas assez ou si c’est moi qui l’ait pensé très fort, mais en cinq minutes dans le hall de cette résidence, j’ai capté qu’une relation s’entretenait sur le plan intellectuel et que les couples qui passaient leur temps à se tripoter la glotte cachaient souvent une désespérante absence de choses à se dire.

Vous allez penser qu’à force de fréquenter ma grand-mère elle m’a refilé son Alzheimer, stade 2 mais en fait ce qui m’est passé par la tête après lui avoir dit au revoir est un mystère complet pour moi.
Il y a trois choses qui me reviennent vaguement.
– Le soir j’ai pleuré sur mon lit. Pourquoi ? J’en sais foutre rien. Je devais être dég’ que ça s’arrête. Dég’ d’être redevenu célib’ sans avoir eu le temps de changer un peu et d’être blasé d’avoir une nana. Avec le recul, je me dis en tout cas que j’aurais dû me foutre deux trois baffes pour avoir privilégié les baisers avec de la langue et de la bave au détriment de la conversation.
– Le lendemain, je suis retourné à l’école comme si de rien n’était sauf que le soir, je n’ai pas traversé la rue. Idem le lendemain, puis le surlendemain. Personne ne m’a jamais fait la remarque et Martin, qui est un chic type, ne m’en a jamais tenu rigueur. Peut-être considérait-il que le destin lui avait rendu la monnaie de sa pièce cinq ans après avoir joué au papa et à la maman avec Elise Camboly.
– Enfin, dernier élément dont je me rappelle, la dernière fois que j’ai vu Diane. Ce fut quelques mois plus tard à la soirée de fin d’année de l’aumônerie. Ou peut-être que c’était seulement quelques semaines après notre rupture. J’ai jamais vraiment eu la notion du temps, ça doit être mon côté chat. On s’est croisé sur le trottoir devant la salle , chacun accompagné de ses soces respectifs et elle m’a dit : « ah tu t’es coupé les cheveux… t’aurais pas dû, ça ne te va pas les cheveux courts« . Quelqu’un, je crois que c’est Ségolène, lui a répondu que si, que ça m’allait beaucoup mieux et voilà. Moi je n’ai rien dit de fou et ça n’a rien à voir avec l’esprit d’escalier. Je n’ai rien ressenti non plus. J’ai juste pensé que les critiques capillaires d’une fan de Marilyn Manson de 15 ans qui venait de se teindre les cheveux en rouge avaient autant de valeur que l’opinion d’Albert de Monaco à l’heure de décider de sanctions contre l’Iran et son programme nucléaire. Sans le savoir, je venais de goûter à la rancune.

Dix ans plus tard j’ai revu Elise Camboly laquelle est devenue une jeune femme tout à fait charmante et j’aimerai bien revoir Diane, juste histoire de lui faire savoir que j’ai appris grâce à elle deux trois choses qui m’ont bien servi, et surtout, que je suis quand même un peu intéressant comme bonhomme.

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10 Commentaires

Classé dans Me, myself & aïe !

10 réponses à “L’île déserte permanente

  1. mariemartinejackson

    magnifique, j’ai ri mais ri, du début à la fin.
    (et plus encore pour la tourtelle)

  2. mariemartinejackson

    je suis venue relire parce que c’est trop bon, et pardon bon j’ai pas ri au début hein.
    (est ce qu’en tant que présidente de l’association j’ai le droit de te créer un fan groupe facebook ?)

    • Je dis pas non mais je dois savoir d’abord ce que tu foutais debout a deux heures du mat’ lol. Il faut une personne d’une probité morale exemplaire (et que j’assouvisse ma curiosité aussi 😉 ) lol !

  3. L’attente valait le coup ! On est pas loin du chef d’oeuvre…

    Mais ça… Ecrire ça… Putain !!! Je sais pas si je dois être dégouté ou te féliciter pour avoir osé écrire un truc pareil ?!?
    « mon pauvre petit cœur imberbe a continué à saigner à petites gouttes comme une fille en fin de règles »

    • Jayhova

      Ha ha ! Merci pour le compliment 😉

      En ce qui concerne ta remarque, félicite moi comme je suis certain que tu as félicité Seth Rogen & Evan Goldberg pour avoir osé écrire la scène de la tâche sur le futal de Jonah Hill dans « Supergrave » ! 😉

  4. mariemartinejackson

    je regardais Backstage sur Arte !
    @Michael, quand Jojo s’y met, ça claque !

  5. ACP

    C’était Bessis son nom d’accord.

  6. @ ACP : bah voilà, maintenant que tu le dis, ça semble tellement évident !

    Pour que ça soit plus simple, j’ai déplacé notre « conversation » sur mn nveau blog. On se retrouve là-bas si tu veux bien 😉
    http://www.mogadishow.com/lile-deserte-permanente-1712/comment-page-1#comment-361

  7. Tinmar

    Oulala!

    Je me suis bien marré!
    Diane Bessis…:-)
    Le quaterback de Saint-Ambroise te dit que tu as bien fait de sortir avec Diane! Pour la classe de neige, tu m’as appris l’an dernier que tu l’avais kiffé! Mais Elise, c’était ma meuf, c’était écrit! Même quand elle m’a quitté pour Edouard Méral en 6ème, elle est revenue! Destinés…lol

    En tout cas, tes souvenirs sont très précis! « Chic type », moi? Je te rappelle qu’on était un peu les casseurs du bahut! Enfin, casseurs au sens Brice de Nice!

    A mercredi pour le match!

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