Comedia dell’arte


La Abuela, n’a jamais eu le sens de la mesure. Elle a toujours envisagé sa vie comme un mélodrame meryl-streepien où chaque contrariété la rapprochait un peu plus du dernier continent. Pour vous donner une idée, elle se faisait presque un devoir de porter le masque de l’affliction quand on la prenait en photo.

Avec elle, on était en permanence dans une certaine forme d’excès, ce que les Italiens nomment Comedia Dell’Arte.

Quand j’étais ado et que j’allais à la piscine municipale, elle m’accompagnait. Même si je ne savais pas nager et que j’avais le chic pour me fourrer dans les endroits où je n’avais pas pied, c’était un peu la honte de me trimballer une aspirante Pamela Anderson quasi-nonagénaire. Je dis Pammie mais elle était en réalité plus proche de Jeffrey, le majordome de la famille Banks dans le Prince de Bel-Air. Dès que je sortais de l’eau, elle venait à ma rencontre serviette au bras, tel le serveur d’un resto chic qui vous présente une assiette à base de langoustine.

Moi dans l’eau, elle était en mode chien de prairie. Pendant que je barbotais, elle restait là, adossée contre les barrières du bord de la piscine, un œil inquiet, l’autre suppliant. (Pour votre gouverne, l’air suppliant c’est cette tête de faux-cul que font les vioques quand ils veulent quelque chose. Faut pas se laisser attendrir. )

Comme la patience et elle ça fait trois, après un quart d’heure la Abuela finissait toujours par m’enjoindre de sortir avec une fermeté désespérée qui n’aurait pas fait ciller un kid de trois piges. D’ailleurs, je l’envoyais systématiquement vérifier si l’herbe n’était pas plus verte ailleurs. Loin.

Notre petit numéro façon théâtre de boulevard étant rodé au poil de cul, je ne prêtais guère attention aux lamentations qui s’en suivaient, lesquelles commençaient invariablement quand elle portait ses mains à la soupière en invoquant le divin et le reste de la fine équipe.

Quand je lui disais walou un peu plus fermement (en fait il est plus probable que je lui disais qu’elle faisait chier mais maintenant que j’ai 25 ans et qu’elle en a presque 100, je n’assume pas), j’avais l’impression que ça n’aurait pas été pire si on avait été en 41 et que je lui avais annoncé que je m’apprêtais à devenir rabbi et à ouvrir une synagogue à Nuremberg.

Cette atrophie du sens de la mesure, cette tendance à l’exagération, mon père en a hérité.
Au plus fort des combats homériques entre le Christ et le Colonel Maman, quand le premier acculait la seconde dans les cordes avec un enchaînement de sourires insolents, de vannes et d’esquives (pour éviter les claques), mon père hypothéquait sa virilité moustachue pour emprunter un ton larmoyant hautement dramatique. Peut-être pensait-il que c’était le minimum pour nous convaincre que ne pas se soumettre à la dictature martiale de ma mère revenait à suicider la cellule familiale. Même si chez mes parents les engueulades sont un mélange d’apocalypse, de rite vaudou, de mexican stand-off et de sommet mafieux qui tourne au vinaigre, mon père en faisait quand même trop.

Le Kilimandjaro de l’exagération, il y a planté son drapeau il y a une dizaine d’années. C’était un samedi après-midi et on s’apprêtait à aller faire des courses en famille. Le temps que le Colonel Maman finisse de se préparer, mon paternel et moi étions partis extraire la voiture du parking, quelque chose comme 500 mètres plus loin.
Au bout de la rue où se trouvait ledit parking, mon père se décida enfin à mettre sa ceinture de sécurité sauf que dans la rue perpendiculaire (que nous étions obligés d’emprunter) la police veillait au grain. Evidemment, les flics étant ce qu’ils sont (bas de plafond) ils ont cru que mon père mettait sa ceinture juste parce qu’il les avait vus. Ils lui ont donc fait signe de s’arrêter.

Et là, Eddy la Moustache a fait LE truc con par excellence. Tel un jeune de banlieue sur un scooter volé (esprit de Charles Villeneuve es-tu là ?), il a essayé de prendre la poudre d’escampette, s’imaginant peut-être que les flics seraient trop flemmards pour lancer une course-poursuite pour si peu. Großer Irrtum.

Mus par un sens du devoir qui n’a d’égal que la laideur de leurs uniformes, les condés se sont aussitôt mis à courir derrière la voiture une main sur leur arme, l’autre sur la casquette, façon Pinot simple flic.
Je dois préciser que mon père portait lui même une casquette Lacoste. Aux 4000 ou sur la dalle d’Argenteuil, les keufs l’auraient certainement plombé. En même temps les nôtres n’ont pas eu le temps. Quelque chose comme 20 mètres plus loin, une voiture stationnée en double file empêcha mon père de se rendre coupable d’un délit de fuite et de jouer les Starsky & Hutch du 11e.

Vexé  de s’être fait pincer et plus encore de se faire remonter les bretelles par les hommes en bleu, Doudou a commencé à s’énerver, à gesticuler, à hurler à l’injustice, au scandale, au cas Patrick Dills, à l’affaire Dreyfus plutôt que de la jouer profil bas comme l’imposaient les circonstances (et sa propre connerie).

Non content d’avoir tenté une OJ Simpson, il avait en plus laissé au Colonel Maman le soin de prendre les papiers du carrosse. Circonstances aggravantes. OH.PUTAIN.LE.CON.

Naturellement, les flics ont commencé à se poser des questions, tout en refusant d’entendre nos réponses. Pas folles les guêpes, ils ont aussi refusé que j’aille chercher les papiers et que je revienne. On sait jamais, des fois que j’aille prévenir des complices ou que je quitte le pays et laisse mon père se démerder pour payer son amende pour non port de la ceinture…      .

Je ne vous cacherai pas que ça n’a pas contribué à apaiser la situation, loin s’en faut. Toujours installé au volant, les mains en évidence, mon père était en mode combustion spontanée de ne pas pouvoir sortir s’en griller une et mouliner des bras comme un possédé.
Je me souviens de cette scène comme si c’était hier :

« – Vous restez dans la voiture Monsieur. Vous ne bougez pas.
– Ché pou sortir ?
»

(oui oui dans cet ordre là).

Comme le flic dominateur avait en fait l’autorité d’une barbe à papa, mon père a quand même fini par sortir.

Et là, il s’est passé un truc qui touche au génial et qui reste encore aujourd’hui comme le plus grand souvenir que j’ai avec mon père après la fois où, à 6 ans, je l’avais accompagné faire ses courses à Leroy Merlin pour l’aider à se faire comprendre des vendeurs.

Eddy gardait toujours une trippotée de conneries dans le coffre de sa voiture.
Ainsi, une demi-douzaine de cannes à pêche avaient trouvé refuge dans son coffre d’Ali Baba. Je ne comprends toujours pas ce qu’elles foutaient là étant donné que personne ne l’a jamais vu taquiner le goujon ou quelqu’autre poisson que ce soit d’ailleurs. Peut-être que c’était son jardin secret, son havre de paix à lui…

Alors que les cops faisaient le tour de la voiture, appelaient le central et refusaient d’écouter mon père, il a littéralement pété les plombs:

« Bon gardez la boitoure ché m’en branlé. Chonathan, prends les cannes à péché, on sé casse ».

Wow. Là faut vous imaginer la pipe de trois flics face à un type qui prend son fils ET ses putains de cannes à pêche et fout le camp en abandonnant sa berline au milieu de la chaussée (après avoir pris les cannes à pêche donc hein).

J’aimerai vous dire que mon père a été au bout de son numéro et qu’il a planté là les flics comme des cons, mais ce n’est pas ce qu’il s’est passé.
Arrivés en haut de la rue, alors qu’il en était à sa diatribe anti-flics, on a croisé le Colonel Maman avec les papiers. Puis on est parti récupérer la voiture.

Je vous avais prévenu : Comedia Dell’Arte !

Publicités

7 Commentaires

Classé dans Me, myself & aïe !

7 réponses à “Comedia dell’arte

  1. mariemartinejackson

    Mickael ? Ca va ? T’es où ?!

  2. Alors déjà, je suis peut-être une « groupie » de Jay mais c’est pas pour ça que je m’allonge comme ça, aussi simplement, les jambes ouvertes, prêt à débiter du com’ : je ne suis pas une machine, bon dieu ! 😉

    Mes mains sur un clavier, elles se méritent !

    Bon, sinon, à part ça, je me suis bien marré, surtout sur les 5 derniers paragraphes… Et on est un peu connecté car je viens de poster sur les « parents » mais dans un registre moins personnel…

    • Ne te formalises pas Michael, elle est un peu maladroite des fois mais elle a bon fond Marie-Martine lol ! Sinon j’ai survole ton article ds le RER et il me tarde de jeter un oeil au blog dt tu causes !

  3. marie martine jackson

    Oh oui c’était bienveillant !

  4. Vous aviez compris l’humour de mon com’, hein ? 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s