Go ahead, make me laugh !


Dans la vie, il y a un tas de petites bricoles qui me déplaisent : quand il y a plus de tomate que de farce dans les tomates-farcies, être harponné par les vendeurs dans les magasins, dire mon prénom ou encore qu’on fasse la lecture de bidules que j’ai écrit en ma présence. Ça, ça me met super mal à l’aise.

Jeter sa création sur le web, loin de la primo-réaction du public, et le faire live and direct à la merci des bides, sont deux choses aussi distinctes que de voir son fils de 7 ans se faire démonter dans une compétition de kickboxing et de rester à la maison bien sagement, dans l’attente d’un coup de fil post-combat.

Partant de ce postulat, vous comprendrez l’admiration et le respect que j’ai pour ceux et celles qui se lancent sans filets face à un vrai public.
C’est encore plus vrai quand il s’agit d’un inconnu au bataillon. Parce que pour un Gad Elmaleh par exemple, la célébrité biaise le truc. Il lui suffit de dire « couscous boulettes » avec un accent de là-bas pour décrocher une volée de rires.

Quand personne ne sait qui tu es, c’est une autre paire de pantoufles. La facilité passe beaucoup moins bien.
Mettons-nous en situation. Tu t’appelles Nora Hamzawi, tu joues ton premier one-woman show dans une salle grande comme l’estomac de Massimo Gargia et te voilà devant une trentaine de quidams qui semblent dire « bah vas-y ma grande, fais nous marrer maintenant qu’on est là… ».

En outre, alors que tu peux avoir un eye-contact avec chaque membre de ton public (qui en fait n’est même pas le tien puisque la majorité est venue pour cause de gratuité), il t’envoie chier des ronds de chapeaux quand tu le sollicites :

  • « Y’a des garçons dans la salle ? » Pas de réponse alors qu’on était assez de gars pour faire une équipe de basket (sans les remplaçants).

Pas la peine d’être le king de l’empathie pour capter combien il faut être courageux pour plonger tête la première dans le grand bain des one-man show, alors qu’il faudra certainement passer par les salles XS et composer avec les applaudissements polis.

Comme on n’est pas dans un de ces lycées rosbeefs où on file une gratification à des petits cons parce qu’ils vont en cours, je vais pas fourguer une image à Nora pour son courage.

D’autant plus qu’elle n’a pas besoin de cette charité puisque je l’ai trouvée plutôt funny. Selon certaines mauvaises langues, j’étais même le seul à rire.

Si on sent que son spectacle est encore en rodage et qu’il semble limité par le cadre horaire strict de location de la salle, Nora a quand même un potentiel intéressant. Elle sait occuper l’espace et utiliser son corps, elle a quelques bonnes vannes et des concepts qui font mouche.

Mon préféré, c’est celui sur la sodomie.
Pour en avoir causer avec pas mal de nanas, je sais que beaucoup de filles ne sont pas fans du tunnel sous la Manche. Pour son cas perso, Nora explique cet état de fait par l’incapacité de son cerveau à mettre son corps au pas, ou plus précisément, par l’impossibilité pour ses désirs et son petit trou de cheminer sereinement dans la même direction.
Elle veut tester la porte du garage, mais celle-ci refuse de s’ouvrir. A l’en croire, c’est comme lorsqu’on essaye de te mettre un doigt dans l’œil. Tu peux l’ouvrir aussi grand que tu veux, les paupières écartées par le pouce et l’index, psychologiquement prêt à ce qu’on te trifouille le globe oculaire, c’est peine perdue. A l’instant où tu peux distinguer les empreintes digitales de l’apprenti orange mécanique, ton œil se ferme. Rideau.

Voilà pourquoi Nora dit qu’elle est cyclope quand elle veut faire comprendre sa position vis-à-vis de la sodo. [Si vous voulez mon avis de Maia Mazaurette sur le sujet : préparez le terrain, soyez à l’écoute et révisez les définitions des expressions « aller crescendo », « progressivement », « petit à petit » et « pas à pas ».]

Une tranche de spectacle à  la fois drôle et intéressante à discuter a posteriori, c’est diablement rare. Comme un wallpaper de Sasha Grey sans bite(s) dessus. La plupart du temps, quand on discute d’un sketch à la sortie d’un spectacle, ça ne va pas beaucoup plus loin que « ah ouais, kikoo lol, c’est trop vrai ça ». Pourquoi ? Parce que ça reste vachement général alors que Nora Hamzawi, elle, aborde des thèmes qui concernent ma génération. Beaucoup moins celle de mes parents par exemple.

A contrario prenez Dany Boon. Il fait plus ou moins marrer tout le monde parce que rayon tape-cuisses, il ratisse large. Autre vendeur même boutique : Gad Elmaleh. S’il pouvait, il irait jusqu’à manger les râteliers. Cet espèce d’humour façon Tintin qui s’adresse aux cheveux blonds aux cheveux gris de 7 à 77 ans, me brise les verres à pied.
Je suis persuadé, et j’espère presque que ce blog en est la preuve, qu’on ne peut pas rire de tout avec tout le monde et que lorsqu’on s’y risque, on atterrit quasi-systématiquement dans le ventre mou de l’humour.

Après je peux comprendre que les humoristes d’aujourd’hui cherchent à toucher tous les publics. A l’inverse d’un Coluche, leurs sujets sont tellement lights et dans l’air du temps qu’ils ont une date de péremption.

Vous pensez vraiment que vos futurs mouflets vont se dilater la rate en regardant un sketch sur Facebook ou les SMS ? Alors que si ça cause de sodomie, de racisme, de premier rencard ou de police, c’est le Panthéon direct. Pour peu que vous sachiez y faire, à vous les millions de vues sur les youtube du futur.

Pour revenir à Nora, à trop vouloir toucher un public ciblé (les jeunes, de préférence filles), elle se perd  parfois dans l’air du temps et le lieu commun humoristique, tous deux périssables par essence.

Au moins ne joue-t-elle pas trop de son physique, au demeurant plutôt agréable. Ma légendaire honnêteté m’oblige cependant à souligner que ce point précis ne fait pas l’unanimité au sein de ma communauté. Selon des personnes d’obédience féminine présentes hier, Nora Hamzawi soigne carrément son physique. Belles bottes, coiffure qui va bien, léger maquillage, robe qui met en valeur mais pas trop, rapide mise au point au début sur la photo de son affiche (qui ne lui rend pas justice il est vrai)… Pas de place pour le doute.

Même si elle est plutôt apprêtée et qu’elle ne feint pas d’ignorer qu’elle est jolie, j’ai quand même trouvé qu’elle réussissait bien à en faire abstraction. Parce que d’après moi, si on se soucie trop de l’image qu’on renvoi et de sa beauté, on ne peut pas être vraiment drôle. Une cop’s le dit mieux que moi : à un moment donné, les filles doivent choisir leur camp, belles ou bonnes. Pas les deux.

Je suis assez d’accord avec ça. J’irai même plus loin : on ne peut pas à la fois faire rire un Zénith et en séduire le premier rang. – Et vos conneries à la « femme qui rit à moitié dans ton lit », gardez-les pour vous et attachez-vous plutôt à comprendre comment y mettre l’autre moitié. –

C’est pour cette raison que la plupart des humoristes nanas sont plutôt sur le créneau bonne copine, célibataire éplorée ou dragueuse maladroite. On imagine difficilement Megan Fox ou Beyoncé se lancer dans le stand-up par exemple.

Prenez Amelle Chahbi. Elle est jolie, bien sapée, semble crier « je veux faire du cinéma » et « je ne suis pas qu’une jolie fille », mais elle n’est pas drôle. Sinon qu’on me prouve le contraire (attention ! Avoir été drôle une fois ça compte pas, il faut de la constance dans ces choses là).

Dans l’excellent Funny People, que toute personne intéressée par la geste humoristique se doit d’avoir vu, le personnage de Jonah Hill taille son pote interprété par Seth Rogen sur le thème de « en même que tu as perdu du poids, tu as aussi perdu ton mojo comique. Les beaux mecs ne font pas rire ».

La semaine pro, je vais voir Paul Séré. Je pourrais vous en dire plus sur le sujet à ce moment-là, mais en attendant, force est de constater que Jonah n’a pas tout à fait tort.
Quand il a commencé à essayer de séduire les femmes de son public, Anthony Kavanagh a perdu tout son mojo comique ; quand Gad Elmaleh s’est remplumé, recoiffé et qu’il a refait sa garde-robe à base de cols roulés et de pulls en laine mérinos importés de Milan, il a aussi perdu de sa drôlitude. Devenu beau avec le succès, il distribue légers clins d’œil et sourires en coin tout au long de Papa est en haut. Pire, il nous la fait séducteur à la cool en jouant du piano au second degré. Qu’est-ce que c’est chiant ça…

Dernier exemple pour la route, Jamel Debbouze. Beau et séduisant par associations d’idées (il est marié avec Mélissa Theuriau qui est belle, il ne peut donc pas ressembler à un cul d’antilope), il semble désormais tout à fait incapable de remonter sur scène.

Il y a trois sujets avec lesquels il est ardu de faire rire : le bonheur conjugal, la bogossitude et le fait d’avoir de la fraîche. Les humoristes béret-baguette le savent et privilégient l’auto-dérision voire l’auto-dépréciation. C’est à la mode ça. Y’a qu’à voir le sketch du Blond de Gad.

Heureusement, une nouvelle génération propose des trucs différents. Il ne manque pas grand chose à Nora Hamzawi pour apporter sa pièce à l’édifice.

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2 Commentaires

Classé dans Culture

2 réponses à “Go ahead, make me laugh !

  1. Tes arguments tiennent vraiment la route sur le rapport entre beau et drôle et j’ai très envie d’être d’accord avec toi. En même temps, j’ai aussi très envie de trouver des contre-exemples. Et pour ça, il suffit d’aller aux Etats-Unis… Ils ne sont pas nombreux mais que penser par exemple d’Andy Samberg ? Et d’Eddy Murphy (version 80’s, je précise) ? Très beaux gosses, à la fois dans la séduction et la déconne et surtout très très drôles…

    • Jayhova

      Merci merci. Pour tout contre-exemple, il suffit souvent d’aller aux Etats-Unis, c’est un peu l’Eldorado du contre-exemple ! lol
      Ca n’est peut-être pas suffisamment clair, mais même si je cite Funny People, je parle essentiellement de l’humour en France. D’ailleurs même ici les choses sont en train de changer avec des gens comme Thomas Ngijol par exemple. La nouvelle génération du rire a moins de barrières mentales que l’ancienne. Quand je vois Gad Elmaleh faire des sketchs sur le portable ou le ski, je trouve ça dommage parce qu’il pourrait faire des sketchs sur ses nouveaux rapports avec son banquier, son expérience hollywoodienne, les critiques négatives de Coco… Mais après c’est sûr que c’est probablement moins « 7 à 77 ans » comme humour.

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